Les savoirs locaux, socle ancestral et fondement vivant de la conservation en Afrique : de la Réserve de Faune à Okapi aux aires protégées du continent.
Bien avant la création des aires protégées modernes, les peuples africains avaient déjà développé des systèmes de gestion de la nature fondés sur des savoirs locaux. Ces connaissances, transmises oralement de génération en génération, ont constitué la première base de la conservation. Elles reposent sur des interdits, des tabous, des pratiques rituelles et des valeurs culturelles qui ont permis de préserver la biodiversité bien avant l’intervention des institutions
internationales.

Dans la Réserve de Faune à Okapi (RFO), située dans la forêt de l’Ituri en République Démocratique du Congo, ces savoirs locaux continuent de jouer un rôle essentiel. Les enquêtes menées en 2021 auprès de 253 ménages ont révélé que les communautés autochtones protègent certaines forêts sacrées, interdisent l’abattage d’arbres fruitiers ou à valeur spirituelle, et bannissent la chasse de mammifères emblématiques comme l’okapi, le chimpanzé ou l’éléphant de forêt. Ces pratiques ne sont pas de simples coutumes : elles constituent des mécanismes de régulation écologique qui limitent la surexploitation et favorisent la régénération des écosystèmes.
Ainsi, la forêt est parfois maintenue dans son état le plus naturel pour invoquer les ancêtres, et seuls les sages peuvent pénétrer dans certaines zones sacrées. Les arbres fruitiers, les essences à chenilles ou les espèces à valeur spirituelle sont protégés par la coutume, garantissant leur pérennité. De même, l’élevage est encouragé pour réduire la dépendance à la viande de brousse, contribuant indirectement à la protection de la faune sauvage. Ces pratiques locales rejoignent les objectifs de gestion durable fixés par l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) et ses partenaires.
Les résultats de cette recherche ont été publiés dans le Journal of Applied Biosciences (Vol. 190, 2023) sous le titre Contribution des savoirs des peuples autochtones à la conservation de la biodiversité dans la Réserve de Faune à Okapi (Kambale Pilipili Sagesse et Al., 2023). L’article démontre que 20 espèces de mammifères et 57 espèces végétales sont protégées par les interdits coutumiers, confirmant la valeur écologique de ces traditions.
Il ne s’agit pas d’opposer les savoirs locaux aux approches modernes, mais de reconnaître leur complémentarité. Les législations internationales, comme la Convention sur la Diversité Biologique (1992), insistent sur la nécessité de préserver et valoriser ces connaissances. L’UICN (2008) rappelle que l’existence des forêts sacrées dans plusieurs pays africains constitue une preuve tangible de la contribution des cultures locales à la conservation.
En République Démocratique du Congo, plusieurs partenariats illustrent la complémentarité entre savoirs locaux et gestion institutionnelle. La Wildlife Conservation Society (WCS) collabore avec l’Institut Congolais pour la Conservation de la Nature (ICCN) afin de renforcer la gestion participative au Parc National de Kahuzi‑Biega, notamment dans la protection des gorilles de plaine, espèce emblématique et menacée. African Parks, de son côté, travaille avec l’ICCN dans le Parc National de la Garamba et, plus récemment, dans le Parc National de Kundelungu, en intégrant les communautés locales dans la gestion et en menant des programmes de restauration écologique qui associent science et savoirs traditionnels. La WWF soutient l’ICCN dans le Parc National de la Salonga, la plus vaste forêt tropicale protégée d’Afrique, où les connaissances locales sur la faune et la flore sont mobilisées pour renforcer la conservation et sensibiliser les populations riveraines.
À l’échelle continentale, African Parks gère aujourd’hui vingt‑quatre aires protégées dans treize pays africains. Parmi elles, Akagera au Rwanda, Zakouma au Tchad, Chinko en Centrafrique, Liwonde et Majete au Malawi, Bangweulu Wetlands en Zambie, Bazaruto en Mozambique, Odzala‑Kokoua au Congo, etc. Ces projets associent restauration écologique, lutte contre le braconnage et implication communautaire, démontrant que la conservation durable repose sur une alliance entre institutions, ONG et populations locales.
D’autres organisations jouent également un rôle majeur dans la protection des écosystèmes africains. La Frankfurt Zoological Society (FZS) intervient en Tanzanie et en Éthiopie, notamment dans le Serengeti et les Bale Mountains, en appuyant la recherche scientifique et la gestion participative. Conservation International (CI) œuvre en Côte d’Ivoire et au Libéria, avec des projets de conservation communautaire qui valorisent les savoirs traditionnels et favorisent l’adaptation au changement climatique. The Nature Conservancy (TNC), quant à elle, développe en Afrique australe des initiatives de gestion durable des bassins fluviaux, intégrant les pratiques locales dans la préservation des ressources en eau.
Ces initiatives, portées par des ONG internationales et des institutions nationales, démontrent que la cogestion fondée sur le dialogue entre science et culture est la voie d’avenir. Elles confirment que les savoirs locaux, loin d’être des reliques du passé, sont des valeurs culturelles vivantes qui enrichissent et renforcent la conservation moderne.
Les savoirs locaux ne sont pas seulement des pratiques écologiques : ils sont des valeurs culturelles. Ils incarnent une mémoire vivante qui relie les communautés à leur environnement. Dans certaines traditions, la chasse de certaines espèces est interdite non seulement pour des raisons écologiques, mais aussi spirituelles. Le chimpanzé, par exemple, est perçu comme trop proche de l’homme pour être consommé. Les interdits alimentaires liés à la religion musulmane, qui proscrivent la consommation du porc (sauvage soit-il), contribuent également à la protection de certaines espèces.
Ces valeurs culturelles doivent être reconnues et protégées au même titre que les espèces elles‑mêmes. L’UNESCO souligne l’importance de préserver les savoirs traditionnels comme patrimoine immatériel, car ils constituent des outils d’adaptation au changement climatique et de résilience écologique.
À travers l’Afrique, les savoirs locaux jouent un rôle similaire. Au Niger, les girafes ouest‑africaines bénéficiaient de tabous qui interdisaient leur chasse. En Tanzanie et au Kenya, certaines communautés masaïs considèrent la girafe comme un animal sacré, renforçant sa protection. Ces pratiques locales rejoignent les efforts des ONG internationales et des États pour maintenir les populations de girafes, d’éléphants ou de primates menacés.
La Réserve de Faune à Okapi illustre une vérité universelle : la conservation ne peut réussir sans les savoirs locaux. Ces connaissances, bien antérieures à la création des aires protégées, constituent le socle sur lequel repose toute stratégie durable. En les intégrant aux politiques modernes, en les valorisant comme patrimoine culturel et en les reliant aux initiatives des grandes ONG, l’Afrique démontre que la biodiversité peut être protégée par une alliance entre mémoire et science.