Ituri et l’Agenda 2030 : quand la planification locale peine à intégrer les Objectifs de Développement Durable
Une étude scientifique menée par Dieu Merci Adubang’o Thuambe, enseignant à l’Institut Supérieur de Développement Rural de Bunia (ISDR-Bunia) et promoteur du média Le Coq de l’Est, révèle la faible connaissance et l’absence d’intégration des Objectifs de Développement Durable (ODD) dans les plans locaux de développement en province de l’Ituri. Publiée dans la revue DJIBOUL de l’Université Félix Houphouët-Boigny (Côte d’Ivoire), et présentée lors d’une conférence internationale à l’Université du Québec à Montréal, cette recherche met en lumière les défis de la gouvernance décentralisée en RDC et les implications pour l’atteinte de l’Agenda 2030.

L’étude s’appuie sur une méthodologie rigoureuse combinant des méthodes statistiques et analytiques, avec un échantillonnage par quota de 129 acteurs locaux issus des territoires d’Aru, Mahagi, Djugu, Irumu et Mambasa. Les participants, allant des chefs de chefferie aux membres d’ONG, universitaires et partenaires techniques, ont permis de dresser un tableau précis de la situation. Comme le détaillent les données analytiques publiées dans le Rapport d'étude de la Revue DJIBOUL, les résultats sont sans appel : près de 78 % des acteurs interrogés ne connaissent pas les ODD, 67 % affirment l’absence de Plans Locaux de Développement (PLD) dans leurs entités, et plus de 82 % estiment que les ODD ne sont intégrés à aucune étape de la planification locale. Ces chiffres traduisent une faible appropriation des objectifs mondiaux par les communautés locales, aggravée par l’absence d’élections locales, le manque de sensibilisation et des capacités techniques limitées.
L'analyse de la faible intégration actuelle des ODD en Ituri s'éclaire à la lumière de l'histoire tumultueuse de la planification publique en République Démocratique du Congo. Sous l'ère du Maréchal Mobutu (période du Zaïre), les ambitions mondiales de développement ne portaient pas encore le nom d'ODD ou d'OMD, mais s'articulaient autour des concepts de « Planification globale », d'« Objectifs du Plan » ou de « Révolution Verte ». Des initiatives d'envergure nationale comme le Plan Quinquennal de Développement Économique et Social ou la construction d'infrastructures énergétiques majeures — à l'instar des complexes hydroélectriques d'Inga I et Inga II, historiquement planifiés et développés avec l'appui technique et les financements d'institutions internationales comme la Banque mondiale — visaient un développement fortement centralisé.
Sous le régime de Laurent‑Désiré Kabila (Kabila le père), marqué par l'économie de guerre et la rupture avec les institutions de Bretton Woods, l'accent a été mis sur l'autosuffisance à travers le Service National et les Cantines Populaires, des projets d'urgence financés sur fonds propres de l'État pour stabiliser l'accès à l'alimentation.
Avec l'avènement de Joseph Kabila (Kabila le fils), la RDC renoue avec les bailleurs internationaux et bascule dans l'ère des Objectifs du Millénaire pour le Développement (OMD). Cette période est caractérisée par le programme des Cinq Chantiers puis par le Plan National de Développement Sanitaire (PNDS) et le Projet d'Appui à la Réhabilitation du Secteur de la Santé (PARSS), largement financés par la Banque mondiale, la Banque africaine de développement (BAD) et le Fonds mondial.
Enfin, sous l'administration actuelle de Félix Tshisekedi, la planification s'aligne formellement sur l'Agenda 2030 à travers le Programme de Développement Local des 145 Territoires (PDL-145T). Ce projet historique, cofinancé par le gouvernement congolais et des agences onusiennes comme le PNUD, vise à corriger les disparités géographiques en dotant les milieux ruraux d'infrastructures de base (écoles, centres de santé, routes de desserte agricole). Néanmoins, malgré ces mutations, l'appropriation de ces agendas au niveau des entités territoriales décentralisées de l'Ituri se heurte toujours à la centralisation historique des mécanismes financiers.
Face à ce constat de déconnexion locale, l’action des grands partenaires financiers internationaux tels que la Banque mondiale et la Banque africaine de développement (BAD) offre une perspective structurelle intéressante. La BAD a notamment traduit les ODD à l'échelle du continent à travers ses cinq grandes priorités stratégiques, présentées officiellement dans la Stratégie décennale de la Banque africaine de développement et appelées les « High 5s » (Éclairer l'Afrique, Nourrir l'Afrique, Industrialiser l'Afrique, Intégrer l'Afrique et Améliorer la qualité de vie des populations). Ces priorités s'alignent directement sur près de 90 % des cibles de l'Agenda 2030, une corrélation dont la pertinence est réaffirmée lors des analyses macroéconomiques de la Direction de la Banque africaine de développement. Ces orientations guident des projets régionaux majeurs à fort impact transfrontalier, à l'instar du vaste Projet d'interconnexion électrique 220 kV Ouganda-RDC (Beni-Bunia-Butembo) ou des programmes de développement de Corridors routiers transfrontaliers visant à arrimer les infrastructures de transport de la RDC aux marchés dynamiques des pays d'Afrique de l'Est.
De son côté, la Banque mondiale structure ses cadres de partenariat pays autour du double objectif d'éradication de la pauvreté extrême et de promotion d'une prospérité partagée, deux piliers cardinaux de l'ODD 1 (Pas de pauvreté) et de l'ODD 10 (Inégalités réduites), comme le démontre explicitement son Cadre de partenariat de pays pour la République démocratique du Congo. Cette approche s'inscrit dans une tendance mondiale et africaine où la conditionnalité des financements repose de plus en plus sur des critères de durabilité stricts, notamment la préservation de la biodiversité (ODD 15) et la lutte contre le changement climatique (ODD 13), formalisés à travers les Normes environnementales et sociales de la Banque mondiale.
Toutefois, l'analyse de ces tendances révèle un paradoxe systémique : alors que les banques multilatérales de développement imposent des cadres macroéconomiques rigoureusement alignés sur les ODD, les évaluations indépendantes — à l'instar des rapports de la Direction générale de l'évaluation indépendante (IEG) de la Banque mondiale — soulignent que les mécanismes techniques de mise en œuvre sur le terrain peinent à transférer ces compétences et ces concepts aux structures locales. Cela engendre une gouvernance du développement dite « descendante » (top-down), où le jargon des ODD reste souvent confiné aux sphères institutionnelles de Kinshasa ou des sièges des bailleurs, sans toujours s'enraciner dans les réalités vécues par les communautés de base.
Cette réalité en Ituri n’est pas isolée. Au Burkina Faso, les recherches s'accordent à dire que la planification locale souffre également d’un déficit de coordination et de ressources financières transférées aux communes, comme le documentent le Guide méthodologique de planification locale du ministère des Finances du Burkina Faso ainsi que les enquêtes de terrain sur les enjeux de la planification et de la mobilisation financière menées au sein des universités publiques locales. Ces contraintes limitent drastiquement l’intégration des ODD dans les politiques publiques locales.
Au Sénégal, les travaux d’appui institutionnel et les partenariats développés par les enseignants-chercheurs de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) soulignent que la réussite des ODD dépend d’une gouvernance participative et inclusive. Le déploiement des outils de territorialisation, détaillés dans les rapports du PNUD Sénégal sur la Planification locale intégrant les ODD, rappelle toutefois que la mise en œuvre à l'échelle des communes reste fréquemment freinée par des barrières institutionnelles.
Enfin, au Maroc, des analyses scientifiques et des journées d'étude initiées par l'Université Moulay Ismaïl mettent en évidence les efforts de décentralisation et de coopération internationale en faveur du Programme 2030, tout en confirmant à travers la publication d'études sur les acteurs locaux et l'opérationnalisation des ODD que la traduction de ces objectifs mondiaux en actions locales cohérentes demeure morcelée sur le plan territorial. Ces comparaisons croisées renforcent l’idée que l’appropriation des ODD est un véritable défi continental, où les réalités du terrain conditionnent directement le succès des ambitions mondiales.
L’auteur insiste sur le rôle central des collectivités territoriales et de la coopération décentralisée. Selon lui, l’Agenda 2030 ne peut être atteint sans une véritable appropriation par les communautés locales. Cette appropriation passe par la connaissance des ODD, leur intégration systématique dans les plans de développement et une gouvernance participative. Les résultats de son enquête montrent que la planification locale en RDC reste faiblement institutionnalisée, dominée par des initiatives ponctuelles comme des diagnostics participatifs ou des plans de sécurité, sans véritable cadre structuré de développement durable.
Les recommandations formulées par cette recherche sont claires et pratiques. Il s’agit d’abord de renforcer la sensibilisation des populations et des acteurs locaux à travers des campagnes éducatives et des formations ciblées. Ensuite, il est nécessaire d’institutionnaliser les Plans Locaux de Développement comme outils de gouvernance participative, en les intégrant systématiquement aux politiques publiques. L’organisation rapide des élections locales est également jugée indispensable pour crédibiliser la planification et renforcer la légitimité des organes décentralisés. Enfin, l’implication des communautés dans toutes les étapes de la planification est essentielle pour transformer les Objectifs de Développement Durable en leviers concrets de développement.
Cette recherche, en reliant les réalités locales de l’Ituri aux ambitions mondiales de l’Agenda 2030, constitue un apport scientifique majeur. Elle rappelle que les ODD, bien qu’universels, ne peuvent être atteints qu’à travers des actions locales structurées, inclusives et participatives. Les résultats mettent en évidence l’urgence d’une mobilisation collective pour que les territoires africains, du Burkina Faso au Maroc en passant par le Sénégal et la RDC, deviennent des acteurs à part entière de la gouvernance mondiale du développement durable. Les comparaisons avec d’autres pays africains montrent que les défis présentent certaines similitudes : au Burkina Faso, des études du Centre National de la Recherche Scientifique et Technologique (CNRS Burkina) soulignent les limites de la coordination institutionnelle ; au Sénégal, des travaux de l’Université Cheikh Anta Diop de Dakar (UCAD) insistent sur la nécessité d’une gouvernance participative pour réussir l’intégration des ODD ; au Maroc, des recherches de l’Université Moulay Ismaïl (UMI) rappellent que la décentralisation et la coopération internationale doivent encore se traduire par des actions locales cohérentes et durables.
Dans ce contexte, il est fortement recommandé aux ONG, aux institutions scientifiques et aux structures d’appui aux communautés riveraines des aires protégées en Afrique d’adapter leurs interventions de manière à constituer un véritable apport aux ODD. Cela suppose une approche participative à toutes les étapes, depuis la planification jusqu’aux instances décisionnelles, en intégrant les communautés locales dans la définition des priorités, la mise en œuvre et l’évaluation des projets. Une telle démarche, conciliant développement durable et préservation de la biodiversité, permettrait non seulement de renforcer l’efficacité des actions menées mais aussi d’assurer leur appropriation par les populations concernées. Elle rejoint les conclusions de cette recherche et celles d’autres travaux similaires sur le continent, qui insistent sur la nécessité d’une gouvernance locale inclusive pour transformer les ambitions mondiales de l’Agenda 2030 en réalités tangibles pour les communautés africaines.