Bunia face au défi des déchets solides : quand la communication publique devient levier d’écocitoyenneté.

Bunia face au défi des déchets solides : quand la communication publique devient levier d’écocitoyenneté.

BIOVERTMEDIA
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À l’heure où les villes africaines connaissent une urbanisation accélérée, la question de la gestion des déchets solides s’impose comme l’un des défis environnementaux et sanitaires les plus urgents du continent. En République démocratique du Congo, malgré l’adhésion aux Objectifs de Développement Durable liés à l’eau, à l’assainissement, aux villes durables et à la consommation responsable, notamment les ODD 6, 11 et 12, plusieurs centres urbains peinent encore à mettre en place des systèmes efficaces de collecte, de tri, de recyclage et de valorisation des déchets.

À Bunia, chef‑lieu de la province de l’Ituri, cette réalité se manifeste quotidiennement à travers l’occupation anarchique des espaces urbains, la prolifération des dépotoirs sauvages et la pollution des rivières comme Ngezi et Nyamukau, transformées progressivement en réceptacles de déchets ménagers. Selon plusieurs analyses du Programme des Nations Unies pour l’environnement, les villes africaines figurent parmi les plus vulnérables face à la mauvaise gestion des déchets solides en raison de la croissance démographique rapide, du déficit d’infrastructures et du sous‑financement chronique des systèmes d’assainissement urbain. La Banque mondiale souligne également que la mauvaise gestion des déchets contribue directement aux inondations, à la pollution des eaux et à la propagation de maladies dans les quartiers urbains vulnérables.

Une étude scientifique récente, intitulée «Problématique des déchets solides ménagers générés par les ménages au quartier Ngezi dans la ville de Bunia/Province de lIturi (RDC)», présentée en 2021 par FURAHA ACIRA Sarah à lÉRAIFT (École Régionale PostUniversitaire dAménagement et de Gestion Intégrés des Forêts et Territoires Tropicaux), la gestion des déchets dans ce quartier reste largement déficiente. Chaque habitant produit en moyenne 0,9 kg de déchets par jour, soit près de 35 tonnes quotidiennes, majoritairement fermentescibles (58%) et issus de l’élevage (19%), souvent jetés directement dans les rivières locales. Les enquêtes menées auprès de 264 ménages et des autorités locales montrent que cette situation favorise linsalubrité et la propagation de maladies microbiennes. Lauteure propose un modèle intégré de gestion reposant sur la sensibilisation, le tri à la source, le compostage, le recyclage et la mise en place de décharges adaptées, afin de transformer ce défi sanitaire et environnemental en opportunité de développement durable.

Dans ce contexte, la recherche menée par Dieudonné UMAKAYO RUNDI pour l'obtention d'un Diplome d'Etude Approfondie (D.E.A) en Sciences de l'Information et de la Communication à l’Université de Kisangani apporte un éclairage scientifique particulièrement important sur les liens entre communication publique et engagement écocitoyen dans la gestion durable des déchets solides à Bunia. L’étude révèle que le problème ne réside pas uniquement dans l’absence d’infrastructures adaptées, mais également dans la faiblesse des stratégies de communication environnementale déployées par les acteurs publics. Les enquêtes réalisées auprès des habitants et des services techniques montrent une absence de plans directeurs formels, un déficit chronique de financement, l’insuffisance des poubelles publiques, l’inexistence de centres de tri ou de recyclage, ainsi qu’une communication institutionnelle souvent ponctuelle, descendante et peu adaptée aux réalités locales. Plus de 90 % des personnes interrogées déclarent ne pas disposer de poubelles publiques dans leurs quartiers, tandis qu’une grande partie des habitants affirme ne jamais recevoir de messages efficaces de sensibilisation environnementale. Cette situation alimente des pratiques à haut risque écologique, telles que le brûlage des déchets à domicile ou leur déversement dans les rues, les caniveaux et les cours d’eau.

La force de cette recherche réside également dans sa capacité à mobiliser plusieurs références scientifiques majeures pour expliquer les blocages observés sur le terrain. En s’appuyant sur les travaux du théoricien américain Harold Lasswell ,  l’étude montre que la communication publique perd son efficacité lorsque les messages environnementaux ne tiennent pas compte de la diversité des publics et des canaux réellement accessibles aux populations. Les conclusions rejoignent également les analyses du psychologue social Icek Ajzen, dont la théorie du comportement planifié explique qu’une population peut développer des attitudes favorables à la protection de l’environnement tout en demeurant incapable d’agir concrètement lorsqu’elle ne dispose ni de moyens matériels ni de contrôle réel sur son environnement immédiat. L’étude mobilise enfin les travaux de Leon Festinger sur la dissonance cognitive pour expliquer la contradiction entre conscience écologique et comportements polluants: les habitants savent que jeter les déchets dans les rivières ou brûler les plastiques nuit à leur santé et à leur environnement, mais labsence dinfrastructures adaptées crée une tension permanente entre les valeurs environnementales et les contraintes du quotidien.

Cette situation observée à Bunia reflète plus largement les défis de gouvernance environnementale auxquels font face de nombreuses villes africaines. À Kinshasa, l’opération Kin Bopeto, lancée en 2020, s’est accompagnée de projets pilotes innovants. Parmi eux, des jeunes entrepreneurs ont développé la transformation des déchets plastiques en pavés de construction, utilisés pour l’aménagement de routes et trottoirs, contribuant ainsi à réduire l’insalubrité et à créer des emplois verts. À Ouagadougou, des campagnes communautaires de proximité ont permis de renforcer la participation citoyenne dans l’assainissement des quartiers périphériques, soutenues par des projets d’infrastructures financés par la Banque africaine de développement. À Dakar, plusieurs initiatives de tri communautaire et de valorisation des déchets plastiques, telles que le projet SUNU Plastic Odyssey, créent progressivement des emplois verts locaux et forment des jeunes aux métiers du recyclage. À Nairobi, des plateformes numériques citoyennes et start-ups comme Mr Green Africa utilisent des solutions digitales pour connecter les collecteurs informels, améliorer le tri et sensibiliser les jeunes à l’économie circulaire. Ces expériences illustrent les approches encouragées par ONU‑Habitat dans ses stratégies sur les villes africaines durables.

Dans cette perspective, la recherche de Dieudonné UMAKAYO propose une approche innovante fondée sur une communication environnementale participative capable de dépasser le modèle classique de sensibilisation descendante. Elle recommande de transformer les campagnes ponctuelles en véritables espaces permanents de dialogue citoyen, de vulgariser les lois environnementales, d’appliquer le principe pollueur‑payeur, de promouvoir le tri sélectif et de considérer les déchets non plus comme une nuisance, mais comme une ressource économique potentielle à travers le recyclage et la valorisation. Ces propositions rejoignent les orientations défendues par FURAHA ACIRA Sarah, l’UICN, l’IPBES, l’UNESCO et la Banque africaine de développement, qui encouragent les villes africaines à investir dans l’économie circulaire, la participation citoyenne et les systèmes intégrés de gestion des déchets.

Au‑delà des statistiques et des analyses scientifiques, cette étude lance surtout un appel collectif à l’action. Elle rappelle que la lutte contre l’insalubrité urbaine ne peut être laissée uniquement aux autorités publiques. Chaque citoyen, chaque ménage, chaque école, chaque association et chaque média peut devenir un acteur de la transformation écologique. À Bunia comme ailleurs en Afrique, les gestes quotidiens — éviter les dépôts sauvages, participer aux travaux communautaires d’assainissement, promouvoir le recyclage, sensibiliser les enfants et protéger les rivières — constituent déjà des actes concrets de défense de l’environnement.

En définitive, cette analyse met en lumière l’importance d’un journalisme environnemental de solutions, capable de relier la science aux réalités locales et de transformer l’information en outil de mobilisation citoyenne. La transition écologique en Afrique centrale ne saurait dépendre uniquement des grandes décisions politiques internationales; elle repose aussi sur la capacité des communautés locales à bâtir ensemble une culture durable de responsabilité environnementale, de solidarité citoyenne et de protection du vivant.

Richard M. Kalayi

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